(Toujours humains 2)
Les premiers jours passèrent à vérifier l’état des avions et prévoir celui qui allait les emmener loin de là. Le choix se porta sur un Cessna Grand Caravan, un appareil avec lequel Henry Dickinson se sentait en pleine confiance.
- « Il y a de la place pour neuf passagers en plus du pilote, donc assez pour nous tous. On peut emmener jusqu’à 1400 kilos de cargo, c’est largement suffisant. »
- « On peut aller jusqu’où sur un plein ? » demanda Glen.
- « Ce coucou peut parcourir un peu plus de 1600 kilomètres sans devoir se poser. Cela nous laisse de la marge. »
- « Mais on ne trouvera peut-être pas de piste d’atterrissage convenable ? »
- « Vous inquiétez pas pour ça. Cet appareil est facile à manier et présente surtout l’avantage de pouvoir se poser sur des terrains courts ou peu avenants. Et j’ai pas loin de trente-cinq années d’expérience, » finit-il avec un clin d’œil.
Tant qu’ils étaient tous occupés à quelque chose, l’ambiance se maintenait à un niveau positif. Mais dès que les activités cessèrent, ils avaient soudain trop de temps pour cogiter. Susan, en particulier, se sentait mal, accusant presque d’un coup les évènements perturbants de ces deux dernières semaines. En faisant un tour de surveillance derrière les hangars, Glen la retrouva assise entre des barils à carburant vides, pleurant toutes les larmes de son corps. Il se baissa et l’entoura de ses bras en silence.
Quand elle se fut calmée, elle leva la tête et le regarda droit dans les yeux.
- « J’ai tué mon enfant, que peut-il bien rester de moi ? »
A la voix caverneuse, Glen sentit une intense douleur étreindre son cœur et ne put réprimer des larmes.
- « Tout ce que je pourrais te répondre te semblera inutile. Mais saches que personne ne te juge là-dessus. Tu as fait ce que tu avais à faire. Ce n’était pas un meurtre, c’était une délivrance, c’était… »
Il se tut, peu convaincu par ses propres paroles. Il n’osa pas la regarder.
- « C’est moi qui me sens inutile, Glen. J’ai presque cinquante ans. Ma petite famille est morte, mes amis et mes collègues aussi. Il ne me reste plus rien, nulle part où aller et je suis fatiguée. »
- « Mais c’est pareil pour nous aussi. On est tous orphelins de nos vies mais c’est pas pour ça qu’elle s’arrête. Tu as été forte jusque là, tu ne peux pas - »
- « Je suis fatiguée dans mon corps et mon âme. Mon cœur n’aimera plus comme avant, mes bras n’envelopperont plus d’enfant. C’est à cela que j’aspirais, pas à une vie de violence inhumaine. Si ma nouvelle vie doit se résumer à une survie, je n’en veux pas tu comprends ? »
- « Oui, répondit Glen d’une voix étranglée par la signification de ses mots. Seulement, viens avec nous. Je ne peux pas te laisser ici, personne ne le pourra. »
Susan secoua la tête mais ne répondit pas. Glen continua :
- « Je ne peux pas te promettre une belle vie, je ne peux même rien promettre du tout. Mais je sais que notre petit groupe a besoin de rester au complet, du moins en apparence. Là, c’est notre chance de trouver autre chose. On a tous peur mais on ne peut pas se laisser vaincre par un sentiment. Promets-moi de rester encore un peu. »
- « D’accord, je reste. »
Les paroles de Glen avaient allégé le poids qui pesait sur son âme mais au fond d’elle, Susan savait bien que son consentement n’était pas sincère.
Malgré leur inquiétude face au comportement troublant de Lorenzo, ils avaient trouvé le moyen de le contrôler avec les antalgiques. Mais ils n’en resteraient bientôt plus. Le jeune homme évoluait parmi eux, tout en gardant ses distances. Il parlait peu, ne mangeait presque rien et semblait ne plus avoir mal du tout à son bras blessé. De temps en temps, il restait assis à l’observer comme si c’était un objet des plus intrigants. Et malgré son peu de subsistance pris, ses forces physiques ne l’abandonnaient pas, au contraire.
Le troisième soir, les esprits étaient étrangement calmes. Tout le monde sentait que le départ se faisait imminent et chacun avait son deuil à faire d’êtres et de lieux familiers, perdus à tout jamais. Tous étaient conscients qu’aucun retour ne serait possible.
Lisa et Jerry s’étaient isolés dans leur chambre, Lorenzo somnolait dans la sienne. Glen et Allan accompagnaient Henry à la recherche de Minnie et Susan était dans le salon, perdue dans ses pensées.
Jerry se trouvait impuissant face aux larmes de Lisa. La fragilité de son amie réprima cependant toute frustration devant son incapacité à la rassurer complètement. Il lui était impossible de lui en vouloir pour quelque chose d’aussi abstrait que des sentiments qui, de toute façon, feraient désormais partie intégrante de leur futur à tous.
Lisa se détendit petit à petit et bientôt, un silence agréable s’installa. Jerry posa ses doigts sous le menton de la jeune fille et lui leva la tête. Ses yeux rougis et ses lèvres tremblotantes lui donnèrent un air de vulnérabilité irrésistible. Le moment se prolongea. Puis, ils se jetèrent dessus dans une étreinte presque désespérée, n’ayant plus assez de mains ni de bouches pour en recouvrir l’autre. Ils firent l’amour dans la foulée, leur excitation mû par un irrépressible besoin humain de retrouver un peu de normalité. L’acte se conclut rapidement, satisfaisant les deux. Ils restèrent enlacés tandis que les minutes se perdaient dans le passé, le temps n’ayant d’autre fonction à ce moment-là que de laisser leurs sentiments se reposer.
- « J’avais besoin de ça, Jerry. Mais pas juste pour le plaisir physique, j’ai besoin de toi tout court. »
- « Je sais, » murmura-t-il et enfouit le visage dans ses cheveux soyeux.
Tout à coup, il se figea. Une pensée venait de surgir dans son esprit, aussi clairement que si on l’avait prononcée à haute voix à côté de lui : « Son homme, ce ne sera pas toi. » Ses yeux s’agrandirent et il en eut le souffle coupé.
- « Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Lisa. Jerry ? Réponds, tu me fais peur, là. »
Il cligna plusieurs fois des yeux et s’efforça de sourire.
- « Excuse-moi, ma chérie. J’avais cru entendre un bruit bizarre. »
- « C’était quoi ? »
Elle fronça les sourcils et commença à se lever. Jerry la retint et la serra contre lui.
- « Ce n’était rien, je t’assure. Je suis inquiet pour tout, comme toi. Ca me joue des tours, je crois. »
Elle ne demanda rien d’autre que de se sentir de nouveau proche de lui. Leurs caresses devinrent plus explicites, leurs baisers doux et profonds. Cette fois, leurs ébats se prolongèrent, le plaisir devenant un terrain à explorer. Enveloppés de la chaleur passionnée de leur cocon, ils purent oublier tout le reste et accéder à des moments de bonheur particuliers et durables.
Mais le bien-être retrouvé ne suffit pas à apaiser la nouvelle appréhension de Jerry. Il mit plusieurs heures à s’endormir, son regard perdu dans l’obscurité.
(à suivre)